Souffrance au travail et quête de sens


Rien n’arrête une idée dont le temps est venu.
Victor Hugo

 

Risques psycho-sociaux, violences, harcèlements, pénibilité, stress, souffrances en tout genre rendent compte d’un malaise croissant dans les entreprises qui viennent parler du mal-être de certains salariés et managers.
Observatoires, prévention, législation, obligation de transformer ces difficultés diverses en bien-être au travail sont des actions utiles mais visiblement insuffisantes. Et si le problème était ailleurs ? Et s’il était question de changer le modèle économique lui-même, source de paradoxes en tout genre.

Lorsque les moyens se substituent au sens

Certaines entreprises répondent au suicide de quelques-uns de leurs salariés en créant des laboratoires de créativité sans limites. Cela nous rappelle l’époque durant laquelle on voulait gérer le management d’équipe et la motivation par les sauts à l’élastique et quid de ce ceux qui avaient le vertige. Etaient-ils pour autant de mauvais managers pour leurs équipes ? Bien entendu, non.
La tentation du spectaculaire, de l’inédit, des nouvelles modes managériales ou de cohésion d’équipe, voire du ludique pour le ludique, conduit à proposer des méthodes comme fin en soi et non pas comme moyen. Ces dérapages du « pourquoi » ou « comment » conduisent à de nouvelles dérives et masque l’essentiel : pour quelle raison réalisons-nous telle ou telle action ? Pointant alors la question cruciale et essentielle du sens réel, qui semble à redéfinir.

Les causes réelles des malaises ne sont pas analysées

Par ailleurs, le malaise n’est pas analysé au niveau de complexité dans lequel il s’inscrit. L’opportunité que fournit la législation conduit nombre d’acteurs du secteur du conseil à s’y engouffrer, opportunité lucrative s’il en est, sans toujours prendre la distance de vérifier que la réponse apportée est en rapport avec les causes multiples du problème et surtout qu’elle ne participe pas à l’encourager.

Des être humains coupés en deux

Nous postulons que l’un des facteurs de souffrance au travail réside dans le fait que les individus sont, chaque année, plus nombreux à être tiraillés entre leurs valeurs personnelles et celles de leurs entreprises. Nombreux sont ceux qui sont animés d’une sensibilité civique, écologique, soucieux de l’environnement, désireux que leur entreprise respecte les engagements du développement durable et de la RSE, souhaitent que l’être humain soit au centre des décisions de la direction générale et des actionnaires, non pas comme un argument de communication corporate opportuniste mais comme une réalité concrète.
Ce clivage entre deux champs de valeurs, trop souvent rendus antinomiques, conduit à la dichotomie psychique, c’est elle qui fait souffrir, qui ronge l’énergie et prive des capacités de rebond nécessaires en ces temps de transformation profonde de société.

Les mutations sont réelles et agissantes

Notre société est passée de l’ère de l’industrialisation à celle de la connaissance ce qui implique le partage mondial des informations, les échanges de données conduisant à une modification des comportements. L’entreprise s’adapte aux conséquences de la mondialisation en développant diverses réactions dont notamment le déploiement de l’intelligence collective, de l’innovation et de la créativité.
Cependant, là encore, la créativité n’est pas une fin en soi mais un moyen pour nous permettre de sortir du cadre des modèles qui nous ont tous formaté afin de parvenir à en inventer de nouveaux. Il nous faut mobiliser suffisamment d’énergie de vie pour renaître de nos cendres (modèle de société déclinant), manifester la résilience nécessaire pour nous réinventer avant que nous finissions, absorbés par des civilisations plus dynamiques.

 

La pensée est en retard.
Jean-Claude Guillebaud

 

Du bon usage de la créativité

Il ne s’agit pas de prévoir mais de créer. Ou plutôt de recréer.
Anticiper, prévoir et déployer les outils prospectifs ne sont pas suffisants si nous ne nous recréeons pas et c’est en cela que la créativité est une aide tout à fait adaptée et pertinente. Pourvu qu’elle soit au service d’une vision de société qui aura été réfléchie et clarifiée. Celle-ci conduisant à revisiter le modèle économique que nous connaissons pour le repenser en lien avec le réel des entreprises (et non pas les spéculations virtuelles que nous connaissons) et la vie au sens général. Ce qui se traduit par trouver une harmonie avec les besoins des êtres humains, la nécessaire rentabilité des organisations, le respect de l’environnement (utilisation des ressources, gestion des déchets et des pollutions, effets durables des décisions…). De ce modèle économique revisité alors les visions d’entreprise peuvent être repensées dans la perspective d’une modification des fondamentaux qui la constitue. La prospective reprend alors toute sa place articulée à une vision vers laquelle tendre, récoltant les informations permettant de nourrir les évolutions possibles et anticiper les transformations profondes qui s’en suivent.

Personne ne donnera les solutions, nous devons les co-créer

Nous avons vitalement besoin de nous renouveler. Cette formidable énergie de recréation de nous-mêmes exigeant la capacité de changement, avant même que les impondérables de la vie nous l’impose, laisse beaucoup d’entre nous démunis et dans le désarroi de ne pas savoir « comment » s’y prendre.

Nous postulons que c’est cela qui crée une telle inertie et tant de souffrance.
Et c’est un facteur culturel typiquement français (en référence à l’étude sur le pessimisme des français, en tête de la plupart des pays du monde, dont ceux qui sont en guerre) (*1).

Il serait en effet, bien plus confortable d’obtenir deux éléments fondamentaux :
– d’une part, une vision claire du monde vers lequel nous allons et,
– d’autre part, les outils, moyens et méthodes concrets pour y parvenir.

Comme il serait confortable que quelqu’un (ou un petit groupe) puisse apporter ces réponses. Nous prendrions alors le risque de perdre notre « pouvoir » (d’analyse, de décision et d’action) en le déléguant à des personnes qui « sauraient », devenant de facto « gourou » et nous privant de nos capacités de création.

 

Le chemin se construit en marchant.
Antonio Machado

 

Seulement voilà, ces certitudes n’existent pas. Des pistes peuvent être présentées, des états des lieux, des tendances, mais pas des réponses certaines.
En effet, lorsqu’un modèle de société (paradigme) est en déclin et qu’un autre émerge, le mode d’emploi s’invente en marchant ce qui rend la transition si inconfortable pour de nombreuses personnes.

Ecoutons nos cousins

Ne t’écarte pas des futurs possibles avant d’être certain que tu n’aies rien à apprendre d’eux.
Richard Bach

Nos cousins canadiens ont bien du mal à nous comprendre.
Si nous avons un talent qui est de développer notre capacité d’esprit critique (*2), la contrepartie contemporaine est de « râler » de tout ce qui ne va pas. Nous passons des heures à ressasser les constats alarmistes sans utiliser notre énergie à envisager le présent et le futur et tourner notre énergie vers l’action qui peut, précisément, participer à co-construire cette recréation nécessaire. S’il est souhaitable d’avoir un regard rétrospectif et critique sur notre passé pour en tirer les enseignements, soyons vigilants à ne pas y rester englués ce qui nous conduirait à une inertie bien incompatible avec l’élan indispensable pour relever les immenses défis de la complexité de notre monde. Ne craignons pas le futur, qui, s’il est « inconnu » par définition, est aussi plein de toutes les potentialités qu’il nous appartient de manifester et de rendre possibles.

 

L’art de gouverner ne consiste pas à rendre souhaitable ce qui est possible. Il consiste à rendre possible tout ce qui est souhaitable.
Cardinal François Marty

 

Christine Marsan
23 mai 2011

 

 

 

(*1) Voir l’édito de la newsletter 2 :
http://lesateliersdelamutation.com/newsletter/news2.html
(*2) Encore faudrait-il vérifier qu’elle est bien vivace ces temps-ci au vu du nombre de compromissions de nous réalisons. Nous avons tant à perdre, que nous relâchons nos capacités à nous mobiliser pour agir et préserver nos libertés si chèrement acquises dans le passé.

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